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S’unir contre la banalisation de la prostitution - Un défi pour la décennie
par Johanne Jutras   
Martedì 18 Gennaio 2011 11:19

 

Document produit pour le cours « Théories féministes » lors du séminaire FEM-6000, de la Faculté des sciences sociales à l’Université Laval, Canada, Décembre 2010.

La prostituée est un bouc émissaire; l’homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie. Qu’un statut légal la mette sous une surveillance policière ou qu’elle travaille dans la clandestinité, elle est en tout cas traitée en paria. (Simone de Beauvoir )


Depuis plusieurs décennies, la prostitution fait l’objet de débats et de luttes tant dans notre société qu’au sein du mouvement féministe. La décision rendue par la juge Suzan Himel de la Cour supérieure de l’Ontario, le 28 septembre 2010, a relancé dans l’actualité les débats sur la prostitution. En effet, le jugement invalide trois articles du Code criminel canadien qui interdisent la tenue d’une maison de débauche (art. 210), le proxénétisme (art. 212) et la communication en vue de la prostitution (art. 213).
Comment arriver à prendre position dans ces débats sur ce phénomène social complexe qu’est la prostitution ? Je propose une analyse des arguments utilisés par les deux principaux camps en présence, soit les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes. Les néo-réglementaristes sont désignées ainsi à la suite de l’adoption, en octobre 1999, par les Pays-Bas, d’une loi professionnalisant la prostitution. Pour le gouvernement néerlandais, il s’agit d’une nouvelle approche visant un meilleur contrôle de la prostitution forcée et juvénile et permettant l’amélioration du statut social des personnes qui se prostituent. Quant aux néo-abolitionnistes, on les nomme ainsi afin de les distinguer de l’ancien mouvement abolitionniste contre les décrets sur les maladies contagieuses mené par Joséphine Butler en Angleterre, au milieu du 19e siècle (Toupin 2006 : 153).
Pour paraphraser Jules Falquet dans son article "La règle du jeu" publié en 2009, je débute en me définissant selon les dix critères de discrimination possibles énoncés par la Charte québécoise des droits et libertés de la personne. Ainsi, j’adopte une pratique développée par la Standpoint Theory. Je suis une femme blanche de 57 ans, hétérosexuelle, conjointe de fait, mère de trois enfants (d’une famille élargie) et grand-mère de deux petits-enfants. Je suis d’origine européenne. Le français est ma langue maternelle. Je suis catholique et j’appartiens à la petite bourgeoisie québécoise. Je suis féministe, syndicaliste, souverainiste et de gauche. Je ne souffre d’aucun handicap. Depuis 1987, je travaille au ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine et, depuis 2008, je suis bénévole à la Maison de Marthe qui aide les femmes à sortir de la prostitution avec une approche d’empowerment.
En premier lieu, je présente les définitions de la prostitution utilisées par les quatre courants féministes, c’est-à-dire les matérialistes, les radicales, les libérales-égalitaires et les postmodernes. Ensuite, j’aborde la manière dont différents pays encadrent légalement la prostitution. Enfin, je critique les arguments développés par les néo-réglementaristes et les néo-abolitionnistes.

1. Qu’est-ce que la prostitution ?

Qu’est-ce que la prostitution, sinon les conséquences de l’amour sans l’amour, l’union des sens sans amour ? (Alphonse Kar, 1832) (1)
Le terme prostitution est emprunté au latin chrétien « prostitutio » qui veut dire profanation, débauche, et il est dérivé du supin « prostituere » qui signifie prostituer. Ce terme est peu utilisé avant 1530. Le Dictionnaire culturel en langue française lui attribue trois sens : le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d’autrui pour de l’argent et d’en faire un métier ; l’exercice de cette activité et le phénomène social que représente la prostitution (2). Je retiens ce dernier sens pour mon l’analyse.
a définition de la prostitution suscite en soi une controverse comme j’ai pu le constater dans le Dictionnaire critique du féminisme qui propose deux énonciations selon deux idéologies différentes. Dans un premier temps, Claudine Legardinier, journaliste française, considère que « la prostitution est d’abord l’organisation lucrative, nationale et internationale, de l’exploitation sexuelle d’autrui. Les acteurs impliqués dans le système prostitutionnel sont multiples : clients, proxénètes, États, ensemble des hommes et des femmes. Car cette institution, fortement ancrée dans les structures économiques, l’est tout autant dans les mentalités collectives. L’ensemble des représentations et des mythes entourant la prostitution et qui l’encouragent et la légitiment en est un agent essentiel » (3).
Pour sa part, Gail Pheterson, psychothérapeute américaine, définit la prostitution comme l’échange de services sexuels contre une compensation financière ou matérielle qui s’intègre à des relations telles que les rencontres ou le mariage. Elle ajoute que les « travailleuses du sexe » exigent que la prostitution soit socialement et légalement reconnue comme un travail et que les personnes fournissant des services sexuels soient considérées comme des citoyennes légitimes. Les prostituées réunies au sein d’associations « exigent la fin du harcèlement sexiste, raciste et colonialiste des autorités publiques ainsi que le plein accès aux droits civiques et humains » (4).

1.1 La prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde !

La prostitution est une institution du patriarcat qui remonte à 3 000 ans avant notre ère. (Richard Poulin )

C’est le plus vieux mensonge du monde. En effet, la prostitution comme étant le plus vieux métier du monde est un mythe populaire qui relève soit de l’ignorance de cette réalité ou de la mauvaise foi des personnes qui ne veulent pas intervenir sur cette problématique sociale. Cette construction de l’esprit sous-tend trois idées principales : la prostitution est immuable puisqu’elle est inscrite dans la nature humaine ; la sexualité masculine est incontrôlable puisque l’homme est prisonnier de ses pulsions sexuelles et la sexualité féminine doit être soumise aux plaisirs masculins.
En recoupant des données historiques, archéologiques, anthropologiques et juridiques, Martine Costes-Péplinski (2002 : jaquette) avance le raisonnement suivant à savoir que la prostitution apparaît, en même temps que la guerre et l’esclavage, avec l’appropriation des terres, l’autorisation d’accumuler, le délitement du groupe, l’adoption de l’argent comme garant des transactions, et l’adoption de la loi écrite pour la transmission des liens et des biens. Ainsi, les plus faibles socialement, devront payer de leur corps à la guerre ou dans la prostitution, ce que ni l’argent ni le droit ne leur accorde, c’est-à-dire la protection, la nourriture et un abri.
L’anthropologue québécoise Rose Dufour (2005 : 16) estime que le plus vieux métier du monde est celui de sage-femme. Pour Yolande Geadah (2003 : 24), politologue québécoise, le fait que les femmes agricultrices, cueilleuses ou artisanes échangeaient leur surplus de production, dans les sociétés primitives, constitue le plus vieux métier du monde.

1.2 Qu’est-ce qu’un métier ?
Il existait des corps de métiers féminisés : lingères, fileuses, enlumineuses, grainetières, voir quelques métiers masculins où l’on trouve des femmes : miresses (chirurgiennes), alchimistes, jongleresses… (Prisca Kergoat 2007 : 115)
Le terme métier vient du latin « menestier » qui signifie service et « mistier » qui représente le mot office. Il recoupe deux concepts grecs, soit ceux des intelligences pratiques et raisonnées. Le métier recouvre la division sociale du travail, celle entre manuel et intellectuel ainsi que la division sexuelle du travail, celle entre les femmes et les hommes. Ainsi, à la fin du 19e siècle, la notion de « métier de femmes » se définit autour des qualités naturelles innées et non acquises, donc non reconnues comme une qualification à part entière, contrairement aux diplômes obtenus par les hommes qui sont eux, reconnus socialement. Aussi, l’utilisation comme outil que font les prostituées et les nourrices de leur corps en feront des « métiers de femmes ».
La notion de métier évolue selon les contextes socio-économiques vers une professionnalisation. Il en va de même pour la prostitution où les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être sont documentés par divers chercheuses et chercheurs et développés par les associations représentant les femmes et les hommes dans l’industrie du sexe au Québec, au Canada et dans le monde.

2. Qu’en pensent les quatre grands courants théoriques féministes ?

Le corps des femmes est toujours un champ de bataille. Pornographie, hypersexualisation, prostitution : ces questions divisent les femmes et les féministes, comme le reste de la société. (Ariane Émond 2009 : 10)
Le féminisme, comme tout autre mouvement social historique, est composé de courants idéologiques qui font l’objet de controverses. À l’égard de la prostitution, je retiens les quatre grands courants théoriques suivants : les radicales, les matérialistes, les libérales-égalitaires et les postmodernes.
Le courant des féministes radicales est plus visible depuis la fin des années 1960. Il accompagne la libération sexuelle et le mouvement de libération des femmes aux États-Unis d’Amérique, au Royaume-Uni, en France et au Canada. Les féministes radicales refusent le système de pouvoir favorisant l’homme au détriment de la femme dans les relations sociales. En voulant abolir le patriarcat, elles se distinguent des féministes qui agissent afin d’aménager les législations sans remettre en question le système de domination masculin. Elles réfutent les approches essentialistes associant la biologie au rôle social dévolu aux femmes en raison de leur sexe et qui sont stéréotypés.
Ensuite, le courant matérialiste analyse le patriarcat en relation avec la théorie du matérialisme historique développée par le philosophe allemand Karl Marx et les travaux de Simone de Beauvoir. Les féministes matérialistes critiquent les militants de gauche qui favorisent la lutte des classes sociales au détriment de la libération des femmes.
Les féministes libérales-égalitaires sont celles qui font le procès d’une société discriminatoire envers les femmes et qui prônent une parfaite égalité entre les femmes et les hommes dans toutes les sphères de la société, et ce, principalement dans l’éducation et le travail. Les féministes libérales-égalitaires rejettent tout discours idéologique qui maintient les femmes dans des stéréotypes et des rôles socialement dévalorisés (5).
Enfin, la réflexion des féministes postmodernes est de s’ouvrir sur la multiplicité des différences existantes au sein du mouvement des femmes et de laisser la parole aux femmes concernées. Celle-ci a autant de valeur que celles des autres groupes de femmes puisqu’il n’existe plus de hiérarchie des valeurs pour les féministes postmodernes.

2.1 La vision des féministes radicales
C’est la bouche, le vagin, le rectum, pénétrés d’habitude par un pénis, parfois par des mains, parfois par des objets, pénétrés par un homme et un autre et encore un autre et encore un autre et encore un autre. (Andrea Dworkin 2007 : 78)
La vision des féministes radicales est fondée principalement sur les travaux menés par Kate Millet, écrivaine américaine et Kathleen Barry, sociologue américaine. Les féministes radicales sont solidaires des prostituées tout en s’opposant à la prostitution. Elles prônent la décriminalisation des prostituées et la criminalisation des prostitueurs et des proxénètes.
Kate Millet assimile la prostitution à l’expression ultime de la condition sociale des femmes. En effet, elle estime que la sujétion de la femme est évidente, dans la prostitution, ainsi que les rapports d’argent entre les sexes. Ces rapports attribuent une valeur aux femmes qui sont devenus objets dans cette transaction. Pour elle, ce n’est pas le sexe de la femme qui est vendu mais ce qui est réellement en cause, c’est la dégradation de la femme prostituée.
Kathleen Barry définit la prostitution comme un système prostitutionnel où les femmes sont contraintes de se prostituer dans la violence et la manipulation des proxénètes et des prostitueurs. Elle considère que ce ne sont pas aux seules prostituées à porter la responsabilité de la prostitution puisque les prostitueurs et les proxénètes sont également parties prenantes du système. Ils constituent la source de ce phénomène. Kathleen Barry affirme que la prostitution ne constitue pas un métier, un travail comme un autre. Elle représente la forme ultime de la violence des hommes à l’égard des femmes. Selon elle, la prostitution relève du système patriarcal qu’il faut détruire. Et ce, à long terme. Elle n’adhère pas à la dichotomie « prostitution forcée et volontaire » et le fait de devenir prostituée, puisque cette approche individualiste ignore les éléments sociaux, politiques et économiques conduisant à la prostitution.

2.2 La pensée des féministes matérialistes
Être putain, ce n’est pas seulement vendre son corps, c’est d’être dans la soumission à la séduction, au désir de l’autre. Ça englobe toute la vie, toute la personnalité. Nelly Arcand 2004 (6)
Colette Guillaumin, sociologue française, et Paola Tabet, anthropologue italienne, résument la pensée des féministes matérialistes. Colette Guillaumin a développé le concept de sexage où la nature spécifique de l’oppression des femmes se trouve dans le rapport de sexage, c’est-à-dire le rapport où c’est l’unité matérielle productrice de la force de travail qui est prise en main, soit le corps des femmes, et non seulement la force de travail.
Danielle Lacasse, historienne canadienne, qui a étudié la problématique de la prostitution à Montréal, de 1945 à 1970, note que dans la prostitution, les outils que sont le vagin, l’anus, la bouche et les seins ne sont pas détachés de la personne ; les prostitueurs s’approprient alors leur individualité tant physique que psychique, ce qui réduit les prostituées à une simple marchandise dans une transaction inégalitaire avec le client.
Paola Tabet définit la prostitution comme les relations sexuelles entre hommes et femmes impliquant une transaction économique. Selon elle, la sexualité de « service » des prostituées, qui est identifiée à partir de gestes, de tarifs et d’un temps donné, n’est plus à proprement parler de la sexualité. Paola Tabet reconnaît que les prostituées ne sont pas seulement des objets mais également des sujets qui possèdent du pouvoir face à leurs prostitueurs.



 

Appuntamenti

Le radici della nostra Repubblica. TRIANGOLI DI MEMORIA. Un progetto di ricerca multimediale sulla Storia delle donne nella Resistenza: le Deportate Politiche e Razziali, convegno a Roma, Camera dei Deputati, 30 maggio 2013

RICONOSCIMENTO, TRA LOGOS E IMMAGINE, convegno filosofico a cura di IISF Scuola di Roma e Archivia - Casa Internazionale delle Donne, a Roma il 22-23 maggio


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